Parades des songes

Abandonné par l’esprit qui me regarde parmi les miens, dans la déliquescence de cette descente sans fin et sans fond, perdu dans mes propres pensées, je songe à moi-même. Mon âme se recentre sur tout ce qu’elle a fait, et dont je ne suis pas sûr encore. Je n’ai pas changé. Peu. Pas sur le fond. Je me morfonds dans cette mutation, souvent amorphe, qui ne me correspond pas. Impossible de savoir où je vais. Je regarde devant moi, mais la brume coupe cette vision à long terme que j’aimerais. Les rêves me reviennent comme les oiseaux perdus.

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Le sang coule aux portes de cette Ville Nouvelle, devant le port aux barques où fleurit la magnificence des sciences perverses. Au loin, la cloque tinte la vie acre. Les fenêtres se lèvent pour admirer l’alliance sacrée, symbolisée par les pierres précieuses scintillant dans le ciel rougeoyant. Les rues s’étalent dans l’obscurité de la nuit aux perspectives sombres, alignées à la Lune magique. Là où se gravent les instincts primitifs des fêtes endiablées.

Les découvertes des bandeaux frappent le . Un corps livide et sans vie, blanc, humide. Ses habits en lambeaux comme la fin d’un conte cruel. Nulle trace de sang autour de lui. Nulle trace de violence. Juste ce corps déposé dans la rue sale, aux chaines putrides qui se décomposent.

Personne ne s’arrête plus devant cette absence.

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L’enfance marche sous les huées des clochettes qui virevoltent au vent frais. Il n’existe guère de plus noble représentation d’elle même que cette présence blonde et saturée qui marche, pérégrinant dans l’atmosphère aride, avide de sentiments. Au balcon, un cœur tendre admire la beauté nue qui passe. Langoureusement. Elle aussi est devenue banale, bancale, au point qu’on ignore. Les cloches sonnent à nouveau. Dans sa chair on peut lire sur la fragilité de l’argile, ses pensées pures qui murmurent l’adolescence. L’idole revit, dans le soleil caché et dans les nerfs de cette poupée aux nattes brunes qui avance. L’innocence les croise sans le regarder. Les rives de la rue semblent s’éloigner. Indignes perspectives.

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Derrière un buisson, une mystérieuse ombre rode et fait frémir les branchages. Elle observe l’enfance qui marche près du cadavre, froid. C’est la seule qui semble le regarder. Peut-être que mal candeur est une clef de la vision. L’ombre s’agite et suite lentement l’enfance qui mue devant elle. Les clochent sonnent encore, mais il n’y a plus vraiment d’heure. Le temps est abstrait ici. L’enfance continue de déambuler dans la ruelle qui rétrécit, uniquement éclairée par cette petite Lune. Le sol est humide. Il a plu. L’enfance aime l’odeur du goudron mouillé. La Ville Nouvelle s’est vidée. Ils ne sont que trois : l’enfance, le mort et l’ombre.

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La terre sainte accueille par millier les repentis qui ont traversé le fleuve qui gèle chaque hier. Beaucoup se laissent couler avant d’atteindre la rive. D’autres se blessent et meurent à leurs portes. Rares sont ceux qui comme lui gisent, dans la rue, comme régurgités par le fleuve. Dans le hameau qui se veut doux, les eaux engloutissent ceux qui sont impurs. Le lac monte quand l’enfance pleure trop longtemps, et fait déborder le fleuve. C’est alors que se dépose parfois le corps froid d‘une âme perdue dans la cathédrale liquide.

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Devant le tombeau qui ne possède pas de son, l’enfance pleure. La mort, c’est le temps qui passe. Un jour, elle aussi devra écrire son nom, le grave sur une pierre grise qu’on finir par ne plus regarder ? C’est quand l’enfance prend conscience de ce temps qu’elle devient adolescence.

La boue rouge à ses pieds mouille ses chaussures usées. Elle marche jusqu’à un vétuste lampadaire. La lampe éclaire son visage blanc. L’enfance évoque la vie.

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C’est l’heure de la satisfaction. L’ombre amoureuse sort sa beauté ineffable de l’obscurité. Elle vient corps et désir. Son charme est chanté par une voix mélodieuse bénie par le soleil qui se lève. La nuit s’endort sous le génie du luxe qui se murit aux rayons de lumière. Il regarde la nuit s’endormir, bercé par ses doux yeux clairs. La vengeance attendra les prochains rêves. Le désir serpente dans les rues de la ville qui toujours sommeille.

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Le monde a exploité l’ombre pour ses plus néfastes parades. Affable. Son faciès déformé par l’ennui redoute désormais le zèle de ceux qui le regardaient. Il redoute tout ce qui pourrait le désirer. Désirer le désir, amorphe conviction de désespoir. Les songes sanglotent à l’idée des complaintes pleurées par des esclavagistes. L’ombre voudrait qu’on l’admire, mais elle sait que la lumière la fait disparaitre. L’ombre est fragile, et son jardin saccagé. Il faut être délicat pour l’apprécier.

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L’enfance a la douceur du sucre. Elle sait que l’ombre existe et voudrait la voir. Mais elle la fait disparaitre chaque fois qu’elle voudrait la mettre au creux de sa main, puis la cherche. Fondre quand elle veut la serrer contre elle. Alors l’enfance pleure le paradoxe immuable devant elle, d’un chagrin à faire envie au mort qui git solidaire, sans larme à ses pieds. Mais l’enfance attend la nuit. Parce qu’elle sait que chaque nuit, l’ombre peut s’éclairer, et la mort marcher.

Quand son nom commencera à se graver, l’enfance oubliera la nuit, et la parade des songes pour faire du un simple outil de réparation mécanique. Le mort se décomposera. L’ombre ira se tapir.

Jugement premier.

J’appelle mes bourreaux à périr dans leur gloire établie dans les journaux qui narrent la honte sans la garder, en boniment le mensonge jusqu’à l’état de grâce. Je leur dédie mes souffrances, en partie, mais pas mon temps. À l’aube de la folie, je guette la peur qui trop souvent ma pétrifie, statue de seul sous l’, diluée par la terreur d’être pire que je ne le suis. Je caricature l’, qui navigue en écho, aux relents musqués des sentiments troubles.

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L’enfance me rattrape parfois au détour d’un regard de . J’ignore ce que je fus pour tenter de trouver ce que j’aurais aimé être. Celle qui me sourit et à qui je réponds est toujours la même, fixée dans les travées sombres où coulent les larmes des morts voyageant encore. Quand on m’impose ma vision passée, je suis déçu. Maladresse dans les souvenirs, mépris de l’image. Est-ce que je peux être ?

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Le passé parfois allume le temps d’un éclair, une pensée. Comme cette odeur nacrée qui me ramène dans une forêt qui n’a peut-être jamais existé. Mais j’y suis avec d’autres, autour d’un chemin balisé duquel je n’ose m’éloigner. Il n’est pas question de bonheur ou de malheur, juste d’existence qui coule. À cette époque je ne me posais pas tant de questions. Le questionnement est la gêne sournoise de la fatalité.

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Ma révolte est insouciante et instinctive, pillage de l’être qu’il ne faut pas être, infinité sentimentale jugée et condamnée par le peuple qui veille à ce qu’aucune différence ne dépasse de la normalité admise. Je m’y soumets et lutte contre ce qu’il faut opprimer. Terres criminelles guidées par l’esprit que j’ai dans les vertiges du temps amoureux. Les failles de cette âme fatale ressemblent à un long voyage qui passerait par d’innombrables ponts éloignés. Perte de temps.

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Les rêves de violence me poursuivent parfois jusqu’au fond de mes plus intenses journées. Je m’y blesse souvent pour punir mon corps de ne pas être aussi bon qu’escompter. La déception est omniprésence, jamais loin. La douleur est parfois intense, et augmenter avec la sensation de réalité de sentiments les plus intimes. La luxure guette, solitaire et avare. Sous la lune de mes menaces luit la mort qui pleure joyeusement, alvéole autour de moi.

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La mort me guette. Parfois elle m’attend au détour d’une amitié, m’épie et m’épate. Fixement, elle me regarde jusqu’à me mettre mal à l’aise, troublé par celle que fois, j’appelle. Elle me hante, je la suis. Partout. Si j’y pense trop fort, elle apparait, en contrebas d’un château de bois, sur l’arbre d’un parc où au bout d’un tuyau. Malade, je l’observe jusqu’à la désirer, mais l’abhorre au fond de moi. Tout contre moi, je la sens, elle monte, dans une fureur, dans une volonté ferme et fixe. Le tourment permanent est souvent plus fort que les sourires de passage.

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Les mêmes images me poursuivent encore, vastes enchainements de visages déformés que j’ai aimés, aux corps fins et sucrés. Je les regarde longuement et fixement. Ils me contemplent alors qu’ils ignorent. Chaque jour, je pense à ce paradoxe, à cette ribambelle de garçons qui me poursuivent sans jamais me parler. Les sons deviennent sourds dès que je veux leur parler, et ils ignorent tout de mes mots.

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Enfermé dans mon apparence, je m’évade dans la violence de l’ennui, et la mutilation mentale de chaque chose qui pourrait me faire ou me vouloir du bien. J’éclate les bulles de plaisir pour me prostrer dans la souffrance et le mal être, défigurant la beauté qui me reste pour entrer dans la laideur du partage solitaire. Je suis l’ennui, je suis l’avarice, je suis la luxure. Je pêche par excès, par tous les excès. Et je resterai dans mes désillusions, à jamais perdues.

Benjamin
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